Une théâtralité du fragment

Entretien

Une théâtralité du fragment

Laëtitia Pitz à propos de Sauve qui peut (la révolution)

Comment est née votre envie dadapter le roman de Thierry Froger ?

Le livre développe une fantaisie : lors du bicentenaire de la Révolution Française, Jack Lang aurait eu la belle idée de proposer à Jean-Luc Godard de réaliser un film pour commémorer l’événement. Dans ce qui nous inspire et nous obsède, à la lecture d'un livre, il y a une phrase, une image, une figure. Ce qui a ouvert mon imaginaire dans le roman de Thierry Froger, c’est la mise en relation du geste de création de Jean-Luc Godard avec le grand mouvement chaotique, créateur lui-même, qu'a été la Révolution Française. Ainsi que le collage des figures de Godard et de Danton : j’y ai aussitôt lié, dans l’aréopage qui m’est coutumier, deux acteurs, deux corporalités - mot magnifique de Didier-Georges Gabily -, Didier Menin et Camille Perrin, à même de jouer avec de telles personnalités.

Le spectacle est truffé de documents hétéroclites qui débordent le récit adapté.

J’ai très vite eu besoin de poser une recherche documentaire autour des deux pôles qui sous-tendent le roman : Jean-Luc Godard et la Révolution française. Celle-ci est progressivement devenue brouillonne, rhizomique, me conduisant rarement où je voulais aller, m’égarant plutôt sur des chemins de traverse, des coulisses étrangement fréquentées. Un assemblage buissonnier d’archives, de l’iconographie, des enregistrements radio et bien sûr des films, notamment ceux de Godard, des ouvrages de Georges Didi-Huberman, Alain Damasio, Bernard Stiegler et Sophie Wahnich sur la Révolution française, ou encore La Mort de Danton de Georg Büchner. Cela a formé un atlas, sorte de plateau imaginaire commun, de nourritures électives, à partir duquel nous avons déployé une nouvelle fragmentation de l’histoire que propose Thierry Froger. Chacune, chacun, s’est approprié et a nourri cet atlas collectif. Sauve qui peut (la révolution) est la narration improbable d’une histoire qui cherche à se construire sans y parvenir, qui vibre de ce désir de se constituer. Nous entrons dans la fabrique de l’écriture, dans la quête qui permet d’avancer peu à peu vers l’apparition du sens, qui n’est jamais acquis. Je crois que si Godard a tant exploré cette théâtralité du fragment, c’est qu’il cherche toujours un espace ouvrant, potentiel, parce que le sens n’est pas donné d’emblée. Il ne s’exhale qu’en étant mis en jeu.
 

« Ce qui me bouleverse dans la révolution c'est le rapport à l’injustice, une injustice telle que l’on ne peut plus continuer comme avant, un grand cri surgit, "un long et beau cri" comme disait Jean-Luc Lagarce, qui vient soulever le monde. »


Un esprit de groupe, très ludique, émane du spectacle, comment sest élaborée la mise en scène ?

J’ai sans doute porté la flamme de ferveur au départ, mais c’est bien l’inventivité de toute une équipe, la poésie propre à chacune et chacun, qui ont nourri et façonné ce travail. Et c’est vrai qu’il y a eu très vite quelque chose de très ludique, malgré la quantité de documentation assez colossale que j’ai proposée ! C’est une équipe qui connaît mon processus, il y a d’emblée le sourire des personnes avec qui je travaille lorsque j’arrive avec des adaptations de deux cents pages, il y a la gaieté de ce commencement, comme un Everest à franchir. On part pour des heures de lecture et au fur et à mesure des lambeaux tombent, d’autres arrivent. On associe des choses sciemment, ou on accueille les idées surgissantes, accidentelles, qui vont se révéler, au sens photographique du terme. Il y a une joie à cheminer dans ce processus, cela atteste que penser est ludique !

Que représente pour vous la Révolution Française ?

C’est un des moments de l’Histoire où la richesse de la conflictualité des discours me paraît sans égale - ce qui est éminemment théâtral - dans un grand mouvement politique de basculement. Ce qui me bouleverse dans la révolution c'est le rapport à l’injustice, une injustice telle que l’on ne peut plus continuer comme avant, un grand cri surgit, « un long et beau cri » comme disait Jean-Luc Lagarce, qui vient soulever le monde. Les ouvrages de l’historienne Sophie Wahnich ont nourri mon regard sur la révolution. Elle dit des choses magnifiques sur la question : aujourd’hui, est-ce qu'une révolution serait possible ? Aujourd’hui, quelles seraient nos révolutions ? Des bifurcations ? Quels sont les mots qui peuvent remettre en mouvement, insuffler de la ressource ? Les mots qui vont ouvrir des imaginaires - et cela aussi concerne le théâtre. Le politique est une chose ancrée à l'intérieur de nous ; on fait tout pour nous persuader du contraire, mais le politique nous appartient, c'est un fondement de l’être.

 

« Ce qui a fait l’espace, c'est la façon dont le jeu s'est inscrit dans le dispositif. ll ne fait sens que par sa construction et sa déconstruction, par le basculement soudain des situations. »


La partition musicale est foisonnante et très fantaisiste, comment a-t-elle été composée ?

Elle est principalement l’œuvre de Camille Perrin, compagnon de longue date, musicien, acteur et clown, avec lequel j’ai ouvert le champ musical dans mon processus de travail, et qui a fait partie de cette extraordinaire inventivité de la scène de musique improvisée, fondamentale dans mon parcours. Avec Camille, nous avons (re)goûté toutes les pépites au sein de l'œuvre de Jean-Luc Godard, que l’on avait envie de revisiter avec le spectateur, qu’il soit émule ou néophyte de cette œuvre. À partir du travail de Godard, Camille a laissé infuser sa propre musique, actant que nous allions vers un accompagnement en collage-montage. On y trouve des compositions de Camille, contrebasse, clarinette, électronique, sur lesquelles se tissent des mouvements sonores d'autres compositeurs. Il y a eu aussi très vite l'idée de jingles, propres au monde de la radio, de l'épisode, puisqu’il y en a quatre dans le spectacle. Ainsi, il y a des bandes enregistrées et Camille opère des collages sonores en direct, tout en interprétant différents protagonistes de l’histoire.

Votre scénographe Anaïs Pélaquier intervient en direct sur un plateau en constante métamorphose.

L’espace est mobile et transformable. Il ouvre, rétrécit, déplace, occulte, dévoile... Ce qui a fait l’espace, c'est la façon dont le jeu s'est inscrit dans le dispositif. ll ne fait sens que par sa construction et sa déconstruction, par le basculement soudain des situations. Anaïs, présente au plateau, façonne l'espace de l’intérieur en procédant à d'infimes transformations. Elle redéploie des éléments du cadre, déplaçant les espaces de projection où diverses images se reflètent, révélant un paysage par touches successives, permettant au spectateur de déplacer son regard, non pas comme une injonction mais comme une invitation à une danse. Cette présence d'Anaïs amène une vibration singulière, différente de la parole mais absolument signifiante. Elle aménage des brèches, offrant aux spectateurs des frayages inattendus. Par ses lignes de fuite, elle induit d’une certaine façon le mouvement qui se déploie à l'intérieur du plateau. Et c’est peut-être sur la ligne de fuite que les choses se passent, les devenirs se font, les révolutions s’esquissent. Faire voir l’imperceptible !

Propos recueillis par Tony Abdo-Hanna en mars 2025